Belleville, quand le quartier devient théâtre.

« On est où là ? ». A Belleville. Au théâtre de Belleville. Mercredi 9 novembre 2016. Les murs, les plafonds, le sol, tout est noir. Un vieux fauteuil élimé, une lampe déglinguée et une valise entrouverte constituent le décor du spectacle « Maintenant que nous sommes debout ». Il a mûri pendant deux ans dans la tête de Vanessa Bettane et Séphora Haymann, 41 et 36 ans. « Séphora comme la fille de Moïse, pas comme la parfumerie » reprend la comédienne avec un sourire. Elles se tiennent droites à l’arrivée du public, pas de rideau rouge qui se lève, pas de cérémonie. Jeans, t-shirts et baskets, ce sont des filles ordinaires qui font face aux rangs silencieux. Ordinaire avez-vous dit ? Peut-être pas tant que ça. « On a une histoire commune en quelque sorte qui nous vient de nos parents respectifs, explique Vanessa. Mon père vient d’Algérie, il est français juif pied noir donc il a fait la guerre très tôt et en 1962 il a dû partir très vite car les colons étaient renvoyés en France. La mère de Séphora est marocaine, sa famille a dû partir quand elle était très jeune car le Maroc devenait dangereux pour les juifs. »

La pièce commence par deux monologues entrecoupés, elles racontent leurs vies qui semblent sans intérêt, improvisées. Puis nous voilà transportés au cimetière de Clamart, à l’emplacement EC4 E12 où la grand-mère de Vanessa est enterrée. « Pourquoi n’a tu jamais été sur sa tombe ? demande Séphora. Je ne sais pas, répond Vanessa. » La réalité du passé prend le pas sur la fiction du présent. « Il n’y aura pas ici d’histoire, je ne veux pas raconter d’histoire, la réalité est suffisante, ma mémoire m’a été contée » entonne Séphora d’une voix monocorde.

Un spectacle autobiographique

« Le plus important, c’est d’avoir un petit coin à soi. C’est une des dernière chose que m’a dit ma grand-mère », raconte Vanessa dans la pièce. Car il s’agit d’une œuvre qui enquête sur la propre vie des comédiennes. Elles ont travaillé avec des photos de famille, des documents vidéo authentiques et les vraies dates de naissance et de morts de leurs grands-parents. « C’est sur la question de l’exil, du départ, de se retrouver catapulté en France sans aucun repères, en ayant quitté sa maison. C’est aussi les questions que ça suscite en nous, la deuxième génération porteuse de cette blessure-là », explique Vanessa.

Tout le chemin du spectacle est à la fois une enquête et une quête de vérité où la fiction et la réalité se mélangent. On change constamment de décor, de personnages, d’époque, du rire aux larmes en passant par des moments un peu anxiogènes, comme le retour d’une jeune fille dans son village qui le retrouve rasé après une épidémie de typhus ou encore une fille qui demande à son père s’il a torturé des prisonniers pendant la guerre d’Algérie… Deux ans de recherches et une profonde introspection ont été nécessaires pour en arriver là : « depuis que je suis adolescente j’ai toujours été intriguée par l’histoire de mon père mais j’étais face à un mur. Séphora c’est l’inverse, elle a toujours rejeté cette partie d’elle alors que son physique lui renvoyait quelque chose qu’elle-même ne voulait pas interroger, souligne Vanessa. Au final on a toutes les deux interviewé nos parents et on a pu construire notre histoire, notre mémoire. »

Les deux comédiennes essayent aussi de travailler la question de l’identité, ce « qu’être français » signifie, et naviguent avec la question très actuelle des migrants. « En partant de nos on s’est rendu compte que ça brassait beaucoup plus large » indique Vanessa.

Changer le monde

« On pensait que le théâtre pourrait changer le monde mais c’est un échec, la question aujourd’hui c’est de changer notre monde, souligne Séphora, le théâtre de Belleville est le lieu parfait, il symbolise vraiment ce qu’on défend dans notre spectacle. » Car Belleville est un quartier multiculturel où se côtoient en parfaite harmonie une multitude de cultures différentes qui font sa couleur et sa richesse. Mais c’est aussi un quartier pauvre où les questions de l’immigration et de l’identité sont primordiales. Le théâtre de Belleville, tremplin à la jeune création engagée, s’intègre parfaitement dans le paysage, entre autre avec ce spectacle. « On est à Belleville, les thématiques sociales, humaines, et de solidarité planent sur toute la programmation qui est encore plus politique et sociale cette année » explique Laura Poignet, responsable des relations publiques. Le Théâtre de Belleville est entièrement privé, mais est un des seuls à avoir ouvert ses relations publiques pour travailler avec le quartier et travailler sur la programmation avec la population. « Belleville c’est un quartier rebelle en lutte pour rester une terre de migration, de chance, d’ouvriers » décrit-elle.

Au bout d’une heure de spectacle passé comme un coup de vent, les succès est complet, les applaudissements pleuvent. Le pari est gagné, le public vient voir les comédiennes pour partager leur propre histoire. « Il y a quelque chose qui touche au commun, soutient Séphora, on sent la résonance, surtout dans ce quartier. » C’est l’histoire de l’exil, d’un déracinement, d’un déchirement, c’est l’histoire de Belleville.

L’envers du décors

Seulement trente minutes avant le début du spectacle, les deux jeunes femmes attendent dans l’angoisse du grand départ, déambulant en terrain conquis sur cette scène usée par les semelles de centaines de comédiens passés avant elles. « T’as envie ? Je ne sais pas, j’ai envie d’être à la fin ». Qui n’a jamais rêvé de savoir ce qui se cache derrière le rideau ? Le régisseur de la salle tourbillonne, installe les micros, teste les projecteurs, les fils s’entremêlent un peu partout dans une impression de chaos organisé. « Attention au noir ! » s’exclame-t-il, et tout s’éteint. Il enjambe Séphora allongée sur le sol, s’étirant et respirant bruyamment pendant que Vanessa, assise les yeux fermés sur le fauteuil de velours vert olive, fait de petits bruits loufoques avec sa bouche. « Énergie viens à nous ! » crie-t-elle en se levant. Un « gros merde », un câlin, et c’est parti, le public entre.

Alexis Perché, 09/11/2016

Réactions

« Elles ont complètement affirmé quelque chose, à la fois un univers et un vocabulaire, c’est très abouti. C’est assumé théâtralement que c’est un spectacle très personnel ». VD, 49 ans, programmatrice de théâtre.

« C’est un spectacle très beau, très fin, c’est un très beau cheminement personnel de ces deux femmes, une façon de raconter très pudique et très inventive, elles parlent des problèmes d’immigration et d’identité autrement et puis c’est très bien joué ». MG, 24 ans, ingénieur du son à Paris.

« C’est un spectacle exceptionnel parce que ces femmes disent des choses qu’on ne dit jamais, elles parlent elles parlent du passé mais elles ne parlent pas d’une mémoire morte, elles parlent d’un commencement. La mise en scène travaille à la fois sur l’émotion et sur l’intelligence ». MD, 50 ans, scénariste.

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©DR

Maintenant que nous sommes debout, écrit et interprété par Vanessa Bettane et Séphora Haymann, au Théâtre de Belleville du 2 au 13 novembre 2016

 

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