Le Retour de La Cantatrice chauve au TDB !

Judith Andrès revisite avec la compagnie Ubu Pop Corp un grand classique de Ionesco au TDB cet été. La Cantatrice chauve c’est l’histoire de deux couples de bourgeois anglais dont Ionesco semble critiquer les habitudes de vie et la condition sociale. Cette version contemporaine et décalée offre à cette pièce mythique une seconde jeunesse, en questionnant de manière ludique et comique notre rapport au langage dans une société à la communication brouillée. Judith Andrès, la metteur en scène, nous parle de la genèse du projet, de ses partis-pris de mise en scène.

– La Cantatrice chauve est ta première création, quel a été ton parcours ? 

Après un baccalauréat option théâtre à Strasbourg, je me suis formée au Cours Florent à Paris, où j’ai rencontré les comédiens et les comédiennes de la Cantatrice. C’est en troisième année, pour un travail de fin d’étude que l’on pouvait faire, que j’ai voulu monter cette pièce avec eux. C’est dans cette optique que j’ai créé la compagnie Ubu Pop Corp en 2015.

– Comment as-tu découvert La Cantatrice chauve et pourquoi avoir décidé de mettre en scène cette pièce en particulier ?

J’en avais entendu parler au lycée, je connaissais sans connaître, puis un jour je l’ai lue et j’ai tout de suite adoré. J’avais l’impression d’avoir quelque chose d’inédit, de révolutionnaire entre les mains, je n’avais jamais rien lu de pareil. J’avais l’impression que tout était possible à partir de cette pièce. J’ai eu une sensation d’immense liberté face à ce texte et surtout un sentiment de légitimité à l’être. Quand j’ai eu l’opportunité de faire moi-même de la mise en scène, La Cantatrice chauve m’est apparue comme une évidence.

– Quels ont été tes partis-pris de mise en scène ?

Dans La Cantatrice chauve j’ai trouvé qu’il y avait déjà un rythme incroyable dans l’écriture de par les répétitions, les didascalies, les longues tirades, et la multitude de répliques très coutres et saccadées, sans oublier la progression de la pièce avec cette montée tout en tension et en crescendo, pour arriver à cette cacophonie, à cette rupture nette, et enfin au recommencement final.… J’ai donc voulu jouer avec ce rythme, rapide, de plus en plus rapide d’ailleurs mais toujours ponctué de ruptures.

Il était aussi impératif qu’il y ait un engagement des corps, un mouvement. Je voulais une gestuelle très codifiée, précise et rigoureuse, une sorte de chorégraphie. J’ai choisi de jouer avec l’aspect mécanique, automatique, qu’ont ces personnages, parfaitement interchangeables aux allures de poupées, et de les en nourrir. On peut s’imaginer des pantins, des automates comme ceux qui sortent des horloges suisses, des robots formatés en pilotage automatique, des marionnettes dont les fils seraient tirés par on ne sait qui, la société peut-être…Donc, je récapitule : le corps et le jeu au service du rythme, et donc du texte.

La thématique du langage, de l’automatisme -là aussi- du langage, est centrale dans la pièce de Ionesco. Je voulais mettre en évidence sa perte, la parole vide de sens , la non-communication évidente entre ces personnages qui font comme si tout était parfaitement entendu et qui se tuent à vouloir vivre, se conduire, agir, et parler comme des êtres humains.
Essentielle aussi, la notion de temps. Ionesco donne à la fameuse pendule un rôle de premier plan, allant jusqu’à la personnifier. Donc concrètement, dans la mise en scène, ça se traduit par une irrésistible envie de jouer avec la perception du temps, de la rendre floue, de l’altérer, de la placer au service de l’effondrement du réel. La perte de langage, et cet effondrement du réel peuvent être très drôles, mais quand on prend un peu de recul ça fait réfléchir, ça peut faire peur et être terrible.

– Pourquoi avoir inséré des interludes musicaux, du beatbox notamment ?

J’avais envie de travailler sans bande-son mais avec le challenge de garder une vraie musicalité dans le spectacle. On a donc travaillé avec beaucoup de corporythmes, on en a beaucoup regardé sur internet puis on a essayé d’en inventer nous-même et on a regardé comment ça pouvait s’emboîter, idem pour les percussions sur les chaises un peu à la manière des Stomps que j’aime beaucoup… Cela a été un réel travail collectif, je savais ce que je voulais, alors j’ai demandé à chacun de faire des propositions et d’arriver avec des idées et c’est comme ça qu’on a trouvé tous ensemble, à force d’essayer toutes les combinaisons possibles.

– Les comédiens semblent adopter un jeu très chorégraphique qui peut faire penser à celui de Chaplin, quelles sont tes influences ?

Pour résumer, je dirais que les artistes qui m’intéressent le plus sont ceux qui ont un univers qui leur est propre avec des codes très particuliers. Alors oui, il y a notamment Chaplin avec Les Temps modernes et cette image accélérée de Charlot que je trouve très intéressante. Cela m’a beaucoup inspirée par rapport aux mimes, aux mimiques.

Un des artistes qui m’a le plus inspirée après avoir lu La Cantatrice chauve c’est Jacques Tati avec son film Mon Oncle, notamment pour toutes ces machines, les petits bruits de pas, tous les gros plans sonores… Beaucoup de chorégraphes contemporains m’ont également inspirée, dans le Tanztheater allemand je citerai Sascha Waltz, Pina Bausch, mais aussi d’autres comme Ohad Naharin, Anne Theresa de Keersmaeker… Les premiers films de Tim Burton aussi, comme Beetlejuice, où il y a ce dîner dans lequel ils deviennent tous complètement fous. Pour le théâtre je peux citer Bob Wilson, je suis absolument fan de son travail de metteur en scène.

– On dit que tu « dépoussières » La Cantatrice chauve, selon toi en quoi cette pièce est-elle encore d’actualité ?

 Il me semble que Monsieur et Madame Smith, Monsieur et Madame Martin peuvent être chacun d’entre nous. Par rapport à la perte de langage aujourd’hui, je trouve cela très marrant car on parle parfois en un mot sur les réseaux sociaux, on commente avec des hashtags, et tout le monde répond d’un air entendu avec des mots qui ne veulent objectivement pour la plupart rien dire. Des mots sont créés en permanence et passent les uns après les autres dans le dictionnaire. Je ne suis pas contre, je trouve cela très drôle, si tout le monde est de plus en plus ouvert d’esprit tant mieux, mais les gens utilisent souvent des mots sans avoir la moindre idée de ce qu’ils signifient.
Il y a aussi la platitude de la grande majorité des conversations, le contrôle permanent de soi… Ce spectacle fait sens aujourd’hui dans cette perspective-là, ce sont des gens interchangeables, parfois je me dis que c’est vraiment nous.

– Quels sont tes projets à venir ?

La Cantatrice chauve est une pièce qu’on aime vraiment tous et qu’on a envie d’emmener loin. J’ai encore pleins d’idées qu’on n’a pas forcément les moyens de réaliser pour le moment. Nous sommes d’ailleurs à la recherche de financements pour continuer à faire vivre ce projet. Chaque nouvelle représentation est toujours un challenge.

 

Propos recueillis par Pauline Olmedo / Août 2016

Retrouvez la compagnie Ubu Pop Corp au Théâtre de Belleville du 02 août au 17 septembre :

Du mardi au samedi à 19H30
Jusqu’au 03 septembre.

Du mardi au samedi à 19H15
A partir du 06 septembre.

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