Entretien avec Philippe Maymat, auteur et interprète de T’es pas né !

Dans T’es pas né !, Philippe Maymat nous raconte la rivalité avec son frère aîné, les mornes week-ends de Toussaint, son intarissable admiration pour le footballer Gordon Banks ou l’athlète Kozakiewicz… Un spectacle plein d’humour et de tendresse sur l’enfance et la difficulté de s’affirmer. Avant la première au Théâtre de Belleville le 26 avril, rencontre avec son auteur et interprète.

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Quelle est la genèse de T’es pas né ! ?

Je n’avais pas de travail en tant qu’acteur, donc je me suis mis à écrire. Cela a donné une espèce de fatras de souvenirs de gosse que j’ai fait lire à quelques potes. Ils m’ont fait remarquer que ce qui revenait régulièrement, c’était des histoires avec mon frère, ce qui m’a fait réaliser que le thème de ce texte n’est pas uniquement l’enfance et la construction de soi mais aussi et surtout la fratrie, le rapport au frère, la relation entre aîné et cadet.

Parmi ces souvenirs de mon enfance, il y avait ce moment où mon frère me dit « t’es pas né », qui a donné le titre du spectacle. Ce moment est le point de départ de cet espèce de conditionnement, cette sorte d’allégeance totale à l’aîné. Cette situation a duré des années et des années, jusqu’à ce que je décide de faire du théâtre après ma prépa Sciences Po – mon frère était à Sciences Po Paris, je marchais dans ses traces – et de creuser mon propre sillon.

Donc c’était ça, j’avais trouvé la ligne de force du spectacle : l’histoire d’un enfant « pas né » qui doit se débrouiller pour trouver un moyen de s’affirmer, de prouver au monde et à lui-même qu’il existe. J’ai donc réarticulé les récits écrits à partir de mes souvenirs autour de ce point de vue, afin que le tout prenne la forme d’un parcours vers la « naissance » de ce petit garçon.

Il s’agit d’un texte auto-biographique ancré dans un contexte culturel, celui des années 1970-1980. Ce spectacle n’en demeure pas moins très universel : par quels aspects ?

Ces rapports de fratrie concernent tout le monde. Le motif des frères ennemis, c’est quelque chose d’universel qui existe depuis la nuit des temps. L’histoire de T’es pas né ! est circonstanciée aux années 1970 et au petit univers de ma vie à moi. Il n’empêche que ça résonne chez tout le monde, parce que cette relation d’aîné à cadet existe dans le processus de construction de n’importe quel être humain. Elle existe à partir du moment où, sans forcément avoir de frère ou de sœur, il y a la présence d’un mentor dont il faut s’émanciper afin de trouver sa liberté et vivre sa propre vie.

Parle-nous un peu des références à la culture populaire des années 1970 (musique, sport, séries, films, BD), très présentes dans ton spectacle. Comment et pourquoi les as-tu sélectionnées ?

La bande son est très années 1970, il y a des musiques de génériques de séries télévisées de l’époque, Les Dossiers de l’Ecran, Histoires sans Paroles, beaucoup de musiques très populaires de ces années-là qui éveillent en moi beaucoup de choses Mais les morceaux de musique sont d’abord choisi pour leur lien avec la situation de la scène !

C’est vrai que toutes ces références sont très générationnelles. En même temps, quand j’ai joué la maquette il y a douze ans, le public comptait un groupe d’adolescents qui se sont montrés très réceptifs. Ils avaient certes leurs propres références, mais ils comprenaient que les miennes étaient de même nature que les leurs, même si elles s’incarnaient dans d’autres styles musicaux, d’autres grands sportifs ou personnages de fiction… Elles sont de même nature car c’est le regard de l’enfant qui les rend extraordinaires. D’un seul coup, un arrêt d’un gardien de but lors d’un match de foot devient un geste mythique, Prométhée qui vole le feu aux dieux grecs. C’est ce regard d’admiration qui est commun aux gamins de toutes les générations. On a tous besoin de modèles pour se construire, et on se réfugie tous dans un monde imaginaire afin de fuir une réalité hostile – c’est le cas du gamin dans T’es pas né! qui a besoin de s’inventer un monde imaginaire où il peut transgresser la réalité.

Quels ont été les partis-pris de mise en scène ?

On a choisi un plateau nu, parce qu’on est dans un univers mental porté avant tout par l’acteur. Au départ, c’était par manque de moyen. C’était aussi par goût.

Après on a quelques éléments de décor, une chaise et un tatami qui sont transformés au fil du spectacle en d’autres objets, d’autres personnes, et qui définissent des espaces. Il y a aussi un grand rôle de la lumière qui crée tous les lieux, toutes les ambiances.

La scénographie est très simple mais la mise en scène est très travaillée, notamment dans le rythme, l’occupation de l’espace, la mise en scène du corps. Le metteur en scène, Laurent Fraunié, a beaucoup collaboré avec Philippe Genty et d’autres metteurs en scène qui travaillent de manière très corporelle et organique. L’idée a été de donner à voir un corps d’adulte traversé par des émotions et des intentions de gosse. Je ne fais pas le petit garçon, j’ai ma voix, je ne travestis rien, mais je dois retranscrire des émotions d’enfant. Je suis sur deux temporalités en même temps. Il y a une distance à adopter par rapport à mon personnage et en même temps un énorme investissement au présent. Les enfants ont la capacité d’être à cent pour cent au présent, ils ne se projettent pas dans l’avenir, ils ne sont pas dans le regret du passé. Ils sont tout le temps à bloc, il n’y a pas de demi-mesure. En même temps il faut avoir l’humour, et donc la distance de l’adulte qui incarne l’enfant.

Tu es par ailleurs très actif au sein de la compagnie Tamèrantong! Ce travail avec des enfants t’a-t-il inspiré au moment de l’écriture du texte ou dans la composition de ton « personnage » ?

Ce sont deux choses différentes. Tamèrantong permet d’établir un équilibre précieux dans mon métier d’acteur. Lorsqu’on fait du théâtre, on est en permanence en train de s’occuper de son personnage, de ses pièces, de ses films, on est sans arrêt sur soi. Travailler avec les gamins de Tamèrantong permet de partager cette énergie créative. J’ai un rapport à l’enfance qui est très fort et mon travail avec Tamèrantong l’a renforcé, c’est sûr. Après, écrire sur l’enfance m’a permis de la mettre à distance, ce qui n’est pas évident quand on travaille avec les enfants.

Et puis, Tamèrantong travaille aussi dans le quartier, donc ce n’est pas un hasard non plus si on joue au Théâtre de Belleville. La programmation du théâtre est ambitieuse, c’est aussi ce qu’on essaie de faire à Tamèrantong avec les gamins. On les fait bosser du Shakespeare, des pièces contemporaines… Les parents des enfants avec qui on bosse n’osent pas aller au théâtre car ils pensent que les lieux de culture ne leur sont pas ouverts. A Tamèrantong, ils accompagnent leurs gamins au théâtre, et ils se rendent compte qu’ils ont tout à fait le droit d’aller dans les lieux de culture. C’est bien que T’es pas né ! joue à Belleville, ça va nous permettre d’effectuer ce décloisonnement.

Quels sont tes prochains projets avec la compagnie du Timon, dont T’es pas né ! est la première production ?

La compagnie a été créée dans un premier temps pour encadrer juridiquement ce spectacle. Je n’avais pas du tout l’intention de développer d’autres projets avec cette compagnie. Après, ça marche bien pour nous puisqu’on va jouer soixante dates au Théâtre de Belleville, enchaîner 25 dates à Avignon et j’imagine que cela va déboucher sur une tournée. Donc, qui sait ? Est-ce que ça va me donner l’envie de monter d’autres choses avec d’autres personnes ? Vraisemblablement, mais en tout cas pas aujourd’hui. On verra au 1er août, quand cette première aventure sera finie !

 

Propos recueillis le 19 avril 2016 par Emily Jokiel

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