Le Blog du Théâtre de Belleville

Entretien avec Laurent Fréchuret, metteur en scène d’Une trop bruyante Solitude

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Une trop bruyante Solitude joue au Théâtre de Belleville jusqu’au 29 mars 2016. Ce seul en scène d’une grande intensité, adapté du roman éponyme du tchèque Bohumil Hrabal, nous plonge dans le quotidien hors du commun d’un ouvrier, Hanta, qui passe ses journées muré dans une cave à détruire des livres interdits à l’aide d’une presse mécanique. Son metteur en scène, Laurent Fréchuret, nous parle de la genèse du projet, de son travail d’adaptation et de son amour profond pour certaines grandes figures de la littérature.

Pourquoi avoir choisi ce texte de Bohumil Hrabal ?

Parce que cet auteur fait partie de la famille de ceux qui m’activent, qui me mettent en travail ; la famille des auteurs-inventeurs de mots, des auteurs-inventeurs de monde, ceux qui ont inventé une forme, un langage, une poésie. Cette famille d’inventeurs de mots et de monde, je l’ai d’abord connue avec Beckett, Cioran, William Burroughs, Pasolini

Quand j’avais une vingtaine d’années je suis tombé sur un bouquin qui s’appelle Les Palabreurs. Il s’agit d’un recueil de nouvelles de Bohumil Hrabal, grand auteur et poète tchèque. Pour écrire ses nouvelles, il a fréquenté les bars et écouté ce qu’il nomme les palabreurs, des sortes d’inventeurs de littérature qui n’ont jamais écrit une phrase mais qui passent leur temps à raconter des histoires hautes en couleurs tout en buvant de la bière. Je pense que Shakespeare n’était pas loin de faire cela, à une époque. Il arrivait à retranscrire dans ses œuvres les différents niveaux de langage, des petites gens aux aristocrates. Il arrivait à être la chronique de son temps. Hrabal, de la même manière, est un recycleur génial. Il mélange les genres, il fait cohabiter dans le même récit des histoires de rats, de crotte, et les paroles des plus grand philosophes, poètes, penseurs… Il relie le caniveau et les étoiles, comme Céline, Beckett, Jean Genet

A partir de la découverte de ce texte, j’ai commencé à nourrir le projet d’adapter Les Palabreurs au théâtre. J’avais le souhait d’adapter le roman pour que cela devienne de la poésie orale, organique. Ce vœu de monter Bohumil Hrabal est resté un vœu pieux pendant quinze ans, quinze années pendant lesquelles j’ai monté tous les auteurs dont j’ai parlé avant, Pasolini, Beckett et autres. Et puis le jour de la première du Roi Lear, en 2007, Thierry Gibault [comédien d’Une trop bruyante solitude], qui participait au projet, m’offre Une trop bruyante solitude en cadeau de première. Il me confie que ce bouquin l’obsède depuis déjà un certain temps et qu’il rêve un jour d’en faire quelque chose au théâtre. Je le lis et c’est l’explosion. Je décide d’en faire une adaptation.

Et puis c’est le début de l’aventure au CDN de Sartrouville, où le spectacle est créé en 2010, puis repris aujourd’hui au Théâtre de Belleville, où l’on a travaillé davantage sur l’épure, la radicalité.

Quels sont tes partis-pris d’adaptation ?

J’ai tenu à être extrêmement fidèle à toute une narration, tout un voyage de ce personnage qui, simple ouvrier qui vit dans sa cave depuis 35 ans à écraser des livres interdits, se nourrit avidement de littérature et devient un savant qui fait converser en lui les différents philosophes, artistes, auteurs, musiciens, qu’il a lus et emmagasinés. Il est cloîtré dans sa cave, et tout d’un coup, en lui, Jésus Christ engage un débat avec Lao Tseu, tel Socrate avec Platon. L’ouvrier devient le résistant numéro un et la mémoire d’un monde voué à la destruction. Et puis, avec le progrès, arrive cette presse qui écrase toutes les autres presses, si on peut dire, puisqu’elle transforme tout en papier blanc, puisqu’elle efface. C’est là où intervient une deuxième censure, une censure au carré, qui me fait penser à ce magnifique texte de Bernard Noël, où il parle de deux censures différentes : la « censure » avec un « c », celle qui avait cours à l’époque du fascisme, où l’on détruit et brûle les livres ; et la « sensure » avec un « s », la perte de sens, qui a cours aujourd’hui. Car aujourd’hui, effectivement, un bouquin génial, poétique ou révolutionnaire, ne sera pas interdit mais il sera noyé sous des milliers de bouquins de communicants et de « pseudo littérateurs » de grande surface. Les vrais livres, on ne les trouvera pas, ou cinq personnes sur mille les trouveront, et ce ne sera pas dangereux pour le système. Pasolini parlait d’un fascisme du consumérisme qui allait succéder à un fascisme de l’interdiction.

Pour cette adaptation, il fallait avoir tout ce chemin vers la destruction, jusqu’au sacrifice final où cet homme sent que le système est trop puissant pour lui et décide de se faire écraser par sa presse, mourant au milieu de son œuvre d’art. Pour garder toute cette histoire, pour ne pas faire une suite de morceaux choisis, nous avons beaucoup travaillé avec Thierry sur ce fil conducteur. Plus on répète, plus le lien apparaît. Dans la version que l’on peut voir au théâtre de Belleville (attention spoiler !), on voit un homme immobile, couvert de peinture : est-ce déjà un homme écrasé, un homme mort que l’on voit et qui nous parle de l’au-delà ? Ce serait cohérent d’affirmer cela, puisqu’il dit qu’un acte de résistance se suffit à lui-même et survit à la destruction.

Ce n’est pas la première fois que tu adaptes un roman au plateau, qu’est-ce qui t’attire dans cet exercice ?

Je suis un obsédé textuel ! J’adore transformer en jeu et en partition de sens et de mots toutes sortes de textes, que ce soit des écrits philosophiques avec Cioran, les vingt-huit livres d’Antonin Artaud, les vingt-quatre livres de William Burroughs à partir desquels j’avais écrit une pièce qui s’appelle Interzone… Je travaille également à partir d’articles de journaux, d’articles sur l’art brut, de toutes sortes de choses… On peut faire du théâtre de tout, mais c’est vrai qu’il y a des moments où on se dit « ça, c’est vraiment du théâtre ». Par exemple, je rêve depuis des années d’adapter les romans de Beckett et autres écrits « non dramatiques » de cet auteur car je suis convaincu qu’une seule et même voix, organique et théâtrale, s’exprime dans cette œuvre immense, et doit être partagée par le plus large public possible.

Tu avais créé une première version d’Une trop bruyante solitude à Sartrouville en 2010, en diptyque avec La Pyramide de Copi…

Un autre inventeur de mots et de monde qui a connu une autre dictature, en Argentine ! Copi, cet esprit libre qui a inventé lui aussi un monde unique ! C’est marrant de voir que ces inventeurs, ces migrants du langage, comme Beckett, Cioran, Adamov, Ionesco, sont tous des étrangers qui ont amené notre langue française à se réinventer, à se repenser elle-même. Et Beckett est peut-être le plus grand. C’est incroyable de penser que cet homme, qui ne parlait pas français à dix-huit ans, va être le prix Nobel de littérature française en 1969 !

Il y a des choses qui ont changé depuis la création du spectacle ?

Oui, on a radicalisé certaines choses, et particulièrement l’espace, les costumes, le maquillage, la lumière, le son, pour fortifier la présence de Thierry. Il est d’ailleurs beaucoup plus proche du public, puisque nous nous trouvons dans un espace beaucoup plus petit qu’à Sartrouville. Il s’adresse à nous comme un mort parlerait à des vivants, comme un rat parlerait à des êtres humains.

Thierry Gibault a tenu une place décisive dans la réalisation de ce projet, puisqu’il en est quelque part l’initiateur. Il est d’ailleurs cité dans le générique du spectacle en tant que comédien et que collaborateur artistique. Est-ce qu’il t’a épaulé sur l’adaptation ?

Non, l’adaptation c’est quelque chose que j’aime faire tout seul. J’écris, et pour moi une adaptation est une écriture. C’est à dire qu’il y a une part de sens et de pensée, et une part aussi de musique et de poésie. Lors de mon travail d’adaptation, quand je fais mes collages et mes découpages, je relis à haute voix les rapprochements que je fais entre différentes phrases ou fragments de textes, et il faut que ce soit comme la composition d’un morceau de musique.

Quels sont tes projets pour la suite ?

On a différentes choses sur le feu : le chef-d’œuvre de Beckett, En attendant Godot, qui est en tournée, et une création d’un texte contemporain de Blandine Costaz, Revenez demain, qui vient de se terminer au Rond Point. Pour ce qui est des projets à venir, je travail sur la création d’une pièce, une grande comédie d’aujourd’hui, Ervart (ou les derniers jours de Frierich Nietzsche), de Hervé Blutsch, un auteur plus que vivant, iconoclaste et jubilatoire, que j’aime énormément. Ce sera la prochaine grande aventure parce que ce texte réunit non moins d’une dizaine de comédiens. Une aventure de troupe !

 

Propos recueillis par Emily Jokiel, le 16 février 2016.

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