Le Blog du Théâtre de Belleville

Pinocchio : Pourquoi pas un polar ?

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Le Théâtre de Belleville accueille du 22 novembre au 30 décembre Pinocchio, spectacle adapté du texte de Lee Hall, notamment connu pour avoir écrit le scénario de Billy Elliot (réalisation par Stephen Daldry, 2000). Dans cette version du Caliband Théâtre, les aventures du célèbre pantin prennent la forme d’un polar, conjuguant suspense et univers énigmatiques. Coup de projecteur sur une adaptation aussi audacieuse que pertinente.

 

© Raymond Rabin

 

Et si Pinocchio était mort…

Beaucoup d’entre nous ont le souvenir du Pinocchio de Walt Disney, qui, même s’il avait conservé l’atmosphère inquiétante de la fable de Carlo Collodi, n’avait pas échappé à l’aseptisation de son adaptation par les studios américains. Le conte est pourtant plus sombre que le film d’animation. En réalité, vous seriez surpris d’apprendre que dans l’œuvre originale il est question de meurtre, et plus précisément de celui du personnage principal. En effet, lassé des aventures du pantin, l’auteur du conte, qui était publié sous forme de feuilletons dans un journal pour enfant, décide un jour d’écourter le récit en faisant pendre son héro par deux brigands. Cette décision n’ayant pas été du goût du public, Collodi s’est vu dans l’obligation de faire ressusciter le personnage afin de poursuivre l’écriture du texte.

Sous la plume de Lee Hall, le pantin connaît également la mort. Le meurtre est alors traité dans un registre grand-guignolesque*, ce qui lui donne davantage de retentissement et imprègne le texte d’une atmosphère à la fois drôle et cauchemardesque. Ce parti-pris a ouvert la voie à de possibles nouvelles lectures du texte de Carlo Collodi. C’est cette piste que le Caliband Théâtre a choisi d’exploiter.

 

L’univers du polar

C’est donc le meurtre de Pinocchio qui est le point de départ du spectacle du Caliband Théâtre. Le spectacle s’ouvre sur la découverte du corps inanimé du petit pantin et conte son histoire à rebours, sous forme de puzzle, à la manière d’une enquête policière. Bon nombre d’autres éléments narratifs présents dans l’univers de Lee Hall – galerie de personnages en marge, monde interlope, rebondissements – permettent cette lecture du texte. Cependant, pas d’inquiétude : comme dans la pièce de Lee Hall et le texte de Collodi, Pinocchio meurt pour ensuite reprendre vie.

Cette approche implique une série de choix artistiques, à commencer par l’ajout d’un personnage n’existant pas dans le texte original. Il s’agit d’un enquêteur, sorte de Colombo façon film noir, qui tient également le rôle de narrateur. Le spectateur suit donc l’avancée de ce détective qui, en interpellant les différents suspects – Gepetto, Mangefeu, Renard, Chatte… – révèle les différents épisodes de l’histoire de Pinocchio. Ce personnage devient progressivement le double adulte du pantin, comme dans les romans et films policiers, où l’enquêteur s’identifie à la victime ou à l’assassin.

L’univers visuel du spectacle a également tout du film d’anticipation. La scénographie et les costumes sont en effet très inspirés de codes et de références cinématographiques tels que Blade Runner (1982) de Ridley Scott ou AI Intelligence Artificielle (2001) de Steven Spielberg, mais aussi des imaginaires de Terry Gilliam, Tim Burton… Transposée dans un décor brut et citadin où néons et rampes de lumières tiennent le premier rôle, l’histoire de Pinocchio se pare des ambiances froides et des couleurs électriques des films noirs ou de science-fiction.

 

Mort et résurrection : sur la route vers l’âge adulte

De Collodi à Lee Hall, Pinocchio possède indéniablement une dimension initiatique. À travers les mésaventures du personnage, c’est l’état primitif – presque sauvage et animal (Pinocchio devenant un âne, par exemple) – de l’enfance qui est dépeint et qu’il s’agit pour le pantin de quitter. Pinocchio va donc mourir une première fois pour s’être laissé berner. Après une première résurrection, il s’écartera de nouveau du droit chemin, mourra une seconde fois en sauvant son père des flots, pour enfin renaître en « vrai petit garçon ». Autant de mues symbolisant le douloureux et difficile passage de l’enfance à l’âge adulte.

Quoi de plus pertinent que le registre du polar – registre où le héros, confronté à ce que le monde a de plus noir et hostile, doit triompher de ses propres démons – pour mettre en lumière cette dimension d’apprentissage ?

 

Emily Jokiel

Pinocchio, du 22 novembre au 30 décembre 2015 au Théâtre de Belleville.
Regarder le teaser vidéo

* : D’une horreur exagérée et invraisemblable, comme le sont les mélodrames qui étaient joués au Grand-Guignol.

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