Entretien avec Lorraine de Sagazan, metteure en scène de Démons

Actrice de formation, Lorraine de Sagazan fait ses premiers pas dans la mise en scène en assistant Thomas Ostermeier lors des répétions du Mariage de Maria Braun, à Berlin, en 2014. Dans la foulée, elle monte un premier spectacle, Ceci n’est pas un rêve, fonde sa compagnie, le Théâtre de la B, et adapte le texte de Lars Norén, Démons, pour en donner la troublante mise en scène que le Théâtre de Belleville a le plaisir d’accueillir dans ses murs.

Lorraine de Sagazan

Tu as commencé en tant que comédienne, pourquoi t’être tournée vers la mise en scène ?

Depuis quelques années je suis une spectatrice assidue. Même quand je m’ennuie, j’aime aller au théâtre. Ça m’inspire, je cherche le moment, la minute ou même la seconde où je pourrais être bouleversée, où je vais vivre une petite révolution personnelle. Quand ça arrive c’est extraordinaire, ce sont des émotions plus fortes que ce que j’ai pu ressentir au cinéma par exemple ou devant un tableau, parce que ce sont des gens vivants en face de moi qui me les donnent. Comme un supplément de vie. Je crois que j’étais un peu insatisfaite en tant que spectatrice et comme actrice, je répondais à des visions du théâtre qui ne me correspondaient pas toujours, j’ai eu besoin de passer de l’autre côté. Pour voir. Finalement être metteur en scène, c’est être spectateur aussi. Mais un spectateur plus actif, qui agit directement sur ce qu’il voit et a le pouvoir de le modifier. Peut-être que j’ai eu envie d’essayer de faire les spectacles dans lesquels j’aurais eu envie de jouer ou que j’avais envie de voir !

 

Ta mise en scène de Démons interroge la place du spectateur dans l’œuvre dramatique. Qu’est-ce qui t’a poussée à orienter ton travail vers ce questionnement ? [Plus d’info ici]

Le théâtre, ce sont des vivants qui voient, écoutent, parlent à d’autres vivants : comment faire pour instaurer une relation de partage qui aille dans les deux sens, celui des artistes comme celui du public ? Comment s’y prendre pour faire sortir le spectateur de sa passivité ? Je me suis interrogée sur l’immobilisme d’une représentation. C’est cet immobilisme qui, à mon sens, provoquait mon ennui au théâtre, parce que j’avais l’impression que l’accident n’était pas possible. Or je pense que c’est ce qui est générateur d’une vérité, d’une vraie émotion. J’ai voulu travailler là-dessus, sur la quête d’une vérité la plus absolue possible, de jouer entre le réel et la fiction, de voir jusqu’où on peut aller avec le spectateur et de questionner sa place.

Toutefois, la question de la place du spectateur est venue avec la dramaturgie. Après une étude dramaturgique du texte, je me suis dit qu’il s’agissait avant tout dans Démons d’un couple qui se donnait en spectacle, et donc la chose la plus juste qui m’apparaissait était la mise en abîme. Ce n’est pas gratuit, ça correspond à cette pièce, je ne l’aurais peut être pas fait pour un autre spectacle.

 

Tu parles notamment dans ta note d’intention de « quelques spectacles qui ont changé le cours de [ta] vie » et qui ont eu une influence sur ta conception du théâtre : quels sont-ils et pourquoi t’ont-ils tant marquée ?

Il y a des spectacles de Pina Bausch qui ont vraiment changé ma manière de penser. En mélangeant sur scène le théâtre et la danse, elle a retiré une forme de rigidité dans la conception qu’on pouvait avoir des arts. En voyant ses spectacles j’ai pensé qu’il n’y avait pas une manière de créer, mais autant de manières de créer qu’il y avait d’individus. Il y a une vraie humanité dans ses pièces, qui ne s’appuient pas forcément sur un texte. Pina Bausch m’a fait comprendre que le texte n’était pas le seul moyen de raconter des gens.

Ensuite, par rapport à la représentation mouvante, il y a cet artiste, théoricien et metteur en scène, Carmelo Bene, qui m’a beaucoup inspirée. Il a beaucoup réécrit les pièces qu’il proposait, cela m’a permis de me décomplexer par rapport à cela. Sa réflexion sur ce qu’il appelait la « re-présentation », c’est à dire que chaque soir on présente quelque chose de nouveau, est passionnante. Il ne s’agit pas de déconstruire forcément les auteurs, mais je crois qu’on peut raconter un auteur, une pièce sans pour autant dire chacun de ses mots. Pour moi il s’agit bien là d’un travail d’interprétation. Pas de traduction.

Il y a Romeo Castellucci aussi, que j’ai la chance de voir travailler cette année, qui propose des spectacles à ressentir plutôt qu’à comprendre. J’ai une grande admiration pour cet homme et pour sa manière de travailler. Il est tellement humble.

Il y en a beaucoup d’autres ! L’an dernier par exemple, j’ai vu Thyestes aux Amandiers d’un metteur en scène trentenaire australien qui s’appelle Simon Stone. On était malheureusement très peu dans la salle parce qu’il est peu connu en France mais c’était très fort et très libre. Je n’avais jamais été spectatrice et voyeuse de cette manière.

 

Démons donne la part belle à l’improvisation, pourquoi ?

L’improvisation n’est pas pour moi un moyen absolu. Ça s’est simplement imposé avec ce parti pris d’explorer le réel à l’intérieur de la fiction. Et puisqu’il y a une confrontation directe avec le public, et que chaque soir le public est différent…

 

Tu dis dans ta note d’intention ne pas ignorer que tu as un inconscient et, quelque part, le laisser s’exprimer. Quelle est la place de l’inconscient dans ton travail ?

Oui, j’ai un peu l’impression de travailler de manière instinctive. Alors que d’autres metteurs en scène partent d’une étude approfondie du texte et du sens de chaque mot, mon point de départ est plutôt la sensation. Je crois que je comprends la pièce émotionnellement avant de la comprendre de manière cérébrale. Mais j’ai fait trop peu de spectacles pour avoir véritablement une méthode. D’ailleurs j’aurais un peu peur d’en avoir une, j’aurais l’impression d’être figée. Et puis un spectacle dépend tellement des acteurs, et chaque acteur étant différent, il serait probablement dommage de travailler de la même façon, indépendamment des personnalités et sensibilités de chacun.

 

Pourquoi avoir choisi le texte de Lars Norén ?

Je désirais travailler sur une écriture contemporaine, un texte d’un auteur vivant et appartenant à mon époque, pour écouter et peut-être comprendre mieux la société dans laquelle je vis. Et puis ce qui m’intéresse, c’est l’intimité. Tenter de montrer ce qu’on aurait tendance à vouloir cacher. Questionner le pouvoir de la catharsis. Lars Noren permet cela. C’est aussi une matière merveilleuse pour le travail avec les acteurs.

 

Est-ce qu’il y a un lien entre Ceci n’est pas un rêve et Démons ?

Oui, sans-doute cette quête de l’intime. La temporalité aussi. Ce sont deux spectacles qui se déroulent en temps réel et dans lesquels les spectateurs ont un rôle précis. Je travaille peu sur la convention.

 

Parle-moi de tes prochains projets.

J’ai le projet de monter un texte antique. Mais c’est encore un peu flou. J’ai envie de travailler sur le sacré je crois. Et peut-être m’éloigner totalement de Démons.

Je vais également travailler sur Une Maison de Poupée d’Ibsen avec la même équipe, pour poursuivre nos recherches communes sur l’intimité d’un couple, et interroger l’évolution des individus de notre société occidentale depuis les tentatives de progrès concernant l’émancipation des femmes et l’égalité des droits.

 

Propos recueillis par Emily Jokiel

 

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