L’impertinence au service du mythe

Le Théâtre de Belleville a accueilli cette saison de nombreuses réécritures et adaptations de grands classiques théâtraux parmi lesquels les textes de Goethe, Dostoïevski, Büchner ou encore Shakespeare, que l’on a retrouvé plusieurs fois à l’affiche.

Trois compagnies. Trois adaptations des œuvres de l’auteur anglais. Trois mises en lumière singulières des textes shakespeariens. Dans Richard III d’après Shakespeare Margaux Eskenazi décide de montrer une tragédie monstrueuse tout en nuances de registres; Al-Zîr Hamlet fait dialoguer l’Orient et l’Occident à travers la voix d’Hamlet et celle de Zîr-Salem, prince emblématique des contes oraux syriens; Looking For Hamlet – Héritages questionne les confrontations générationelles au royaume du Danemark. Ces créations montrent avant tout des choix de mise en scène et des volontés artistiques de faire résonner Shakespeare autrement aujourd’hui.

 

Pourquoi bousculer des classiques du théâtre ainsi ?

Comment donc réinventer une pièce du répertoire ?

Pour qui, quel public, décide-t-on aujourd’hui de revisiter les grands mythes du théâtre ?

 

La compagnie Future Noir, en s’attaquant à la tragédie d’Hamlet, nous donne à voir une relecture du texte original anglais. La démarche artistique et les partis pris de Jules Audry nous éclairent sur ces questions que l’on entend beaucoup aujourd’hui : pourquoi tenter de s’approprier un mythe littéraire ? Pourquoi encore réinventer ce texte ? Qu’est-ce-que cela implique pour une équipe, pour un établissement culturel et pour son public ?

 

TOUJOURS SE RÉINVENTER

Tout juste sorti de l’ESAD, Jules Audry monte sa compagnie et embarque dans son aventure ses amis et comparses de l’école. Objectif : monter leur première création. Pour cela il décide de s’attaquer au monstre qu’est Hamlet de Shakespeare et tente d’inventer à nouveau ce texte, ces personnages et cet univers. Avec une grande liberté, il le réécrit, se l’approprie et dessine ainsi de nouveaux enjeux pour cette tragédie.

 

8 comédiens sur le plateau. 8 personnages.

Un espace clos et modulable qui distord l’unité de lieu et de temps.

Une bande son éclectique et riche.

Looking for Hamlet fait renaître le prince danois dans un univers futuriste inspiré d’une esthétique cinématographique et des grands romans d’anticipation du xxème siècle.

 

« C’est la sombre histoire d’une famille riche, hantée par les doutes et les sentiments cachés, en quête d’une existence plus supportable. Notre première ambition est de plonger le spectateur dans cet univers. Qu’est ce que le théâtre, si ce n’est, avant toute chose, une immersion, un voyage dans l’espace et dans le temps ? Notre création vient d’un besoin de jouer. Nous réfléchissons Hamlet, mais nous ne réfléchissons pas sur Hamlet.

Peu importe la réalité.

D’autres espaces existent, issus de nos imaginaires. Le plateau est sacré, débarrassons-le de nos habitudes. Faisons le vide. Alors, de cet endroit flottant, de ce vaisseau spatial en gravitation, une intrigue extraordinaire peut naître. »

NOTE D’INTENTION / Jules Audry -au nom de Future Noir-


 Photos de Looking for Hamlet / mars 2014 

Suite à une exploitation de 30 dates au Théâtre de Belleville (mars 2014) la compagnie Future Noir vogue vers de nouvelles aventures… Pour mieux revenir en mars 2015 avec une re-création de la pièce qui se nomme alors Looking for Hamlet – Héritages-.

Un an après c’est un tout nouveau spectacle qui prend forme.

Cette volonté de retravailler la même œuvre, de la repenser, de la remettre en question dans son intégralité et de lui donner un souffle nouveau suppose que l’artiste, ici Jules Audry et son équipe, soit capable lui-même de se remettre en question. D’apprendre de ses expériences et d’ainsi, encore et toujours, se réinventer.

 

HÉRITAGES

Looking For Hamlet – Héritages prend forme. La richesse du texte de Shakespeare permet à Jules Audry de prendre une nouvelle direction et de faire un tournant radical quant à son projet. Comme il l’explique dans sa note d’intention, le parti pris de cette re-création est de travailler le conflit générationnel, un des nombreux thèmes qui préexistent dans la pièce de Shakespeare. Hamlet devient alors un outil pour parler du monde d’aujourd’hui.

 

Répétitions au centre dramatique de la Courneuve / février 2015 :

 

« Hamlet est un récit de guerre. Le roi est victime d’un fratricide, la reine se marie avec le meurtrier et le fils découvre la trahison. Le conseiller du roi s’absente et ne revient plus, laissant sa fille sans repères dans le palais et obligeant le fils à faire respecter les règles à sa place. L’ordre est bousculé ; la mère s’efface derrière la reine, les pères deviennent des spectres, le frère se corrompt.

Une époque est terminée, une autre doit naître. Et sur ces restes, sur ce terrain des possibles, entre les deux époques, naît un conflit générationnel : d’un côté, on défend des valeurs pour préserver sa place, de l’autre on cherche à en instaurer de nouvelles afin de s’émanciper. »

NOTE D’INTENTION / Jules Audry -au nom de Future Noir-

 

Montage Looking For Hamlet / mars 2015

 

POURQUOI ? POUR QUI ?

 

Pour quelles raisons se réapproprier des textes classiques, tel qu’Hamlet ? A qui les artistes tentent-ils de s’adresser et quel propos souhaitent-ils faire résonner ? Le parcours de la Compagnie Future Noir et son investissement dans le projet Héritages nous offrent un éclairage sur ces questions : “Nous donnons ici une pièce tout en sachant que le théâtre est illusion. Mais les jeunes personnages de l’intrigue sont proches des jeunes acteurs que nous sommes. Confrontés à l’absurdité du monde, tantôt mélancoliques, tantôt révoltés, nous ne voyons aucun arrangement possible avec la réalité qui nous entoure. Du moins, pour le moment. En cela, le théâtre est notre alternative à l’immuable concrétude des choses, une tentative de sortir de la souveraineté du réel ; nous aspirons à cette illusion vraie.” (Note au spectateur de Jules Audry.)

 

Looking for Hamlet – Héritages s’adresse à tous. Mais tous ne le perçoivent pas de la même manière. En travaillant sur la confrontation de générations, Jules Audry interpelle la jeune génération (celle que représente le prince Hamlet sur scène). Lui demande ce qu’elle désire, ce qu’elle fait, contre quoi elle lutte, si elle lutte ?

Compte tenu de l’intérêt pédagogique de ce projet, une classe de 3ème est venue assister à l’une des représentations au Théâtre de Belleville. Suite à cela, un workshop de 4h a été organisé dans la salle du Centre d’animation des Halles en présence de Jules Audry (auteur et metteur en scène), Victor Fradet (comédien/Hamlet) et Lise Gervais (comédienne/Ophélie).

Après un moment d’échanges, de retours et des questions à propos du spectacle, l’atelier s’est lancé dans une belle énergie. Hop ! Tout le monde sur le plateau ! Une série d’exercices physiques et vocaux pour se mettre en jambe et en voix. Des petites improvisations autour des souvenirs des élèves. On a d’ailleurs entendu dans la bouche des Hamlet(s) d’un instant:

 

«  Je me suis posé beaucoup de questions sur la vie »

« Les autres ont vécu plus de choses que moi »

« Il y a du conflit entre Hamlet et lui-même »

 

Puis un chœur, et un autre, se forment. Les Ophélie(s) et les Hamlet(s) se transforment peu à peu en clans et se font face. Le texte soufflé par les coryphées – les comédiens- résonne alors dans la salle et au-delà.

La tentative pour la matinée, comme Jules Audry leur expliquait: «  Ici, nous allons tenter de parler d’un amour impossible. C’est un amour qui n’existera jamais. Mais nous, ce matin, on va tenter de le jouer ». Thème essentiel lorsqu’on souhaite s’adresser à la jeunesse et que l’on veut parler de la jeunesse : l’amour. Passionnel. Destructeur. Et impossible. D’ailleurs, lorsque Jules a répondu à nos questions, voici ce qu’il en dit :

 

« À quelles musiques pourriez-vous rattacher votre spectacle ?

Je pense en particulier à la chanson de Françoise Hardy, Message personnel, qui dit directement la relation d’Hamlet à Ophélie : profondément amoureuse mais impossible. Les paroles sont « je veux, je ne peux pas » ; ce qui est le profond dilemme d’Hamlet. Ophélie est également un personnage coincé entre ses obligations vis-à-vis de son père et son amour pour Hamlet. Cette chanson raconte métaphoriquement leur difficulté à s’aimer dans un contexte absurde. Un thème tout aussi ringard qu’intemporel. »

 

Au travers des nombreux exercices réalisés dans la matinée, l’équipe artistique a pu aborder trois points fondamentaux avec les élèves.

Tout d’abord la question du spectateur au théâtre. Car au cours de l’atelier certains élèves ne souhaitaient pas être sur scène, mais leur regards, leurs dynamiques et leurs retours face à ce qui se déroule sur le plateau furent tout aussi importantes que l’énergie des « comédiens ». Ils ont touché du doigt l’idée qu’être spectateur est aussi une responsabilité.

Puis c’est la notion d’écoute qui a été mise à mal toute la matinée. L’écoute de l’autre sur le plateau, l’écoute des comédiens qui les font travailler, de ses camarades, de leurs avis, les questionnements. Une réelle écoute dénuée de jugement. Une écoute qui, comme l’ont pointé les comédiens, peut être utilisée bien au-delà d’un atelier de théâtre, mais dans leurs vies au quotidien.

Enfin, c’est bien la liberté créatrice qui était en jeu pendant cet atelier. L’idée que toi, vous, eux, nous sommes tous en droit d’inventer.

 Workshop avec les élèves du Collége Poquelin / mars 2015

La richesse du texte d’Hamlet a permis à la compagnie Future Noir de réinventer une œuvre et, ainsi, de créer la sienne. La fougue de la jeunesse de cette équipe s’est retranscrite sur le plateau par une prise de liberté quant au texte, au propos et aux codes shakespeariens.

C’est la beauté et l’urgence de cette liberté que Jules, Victor et Lise ont transmises aux élèves lors de leur venue au spectacle. Le workshop a permis d’aller plus loin encore. Il a permis aux élèves d’expérimenter, de comprendre par leurs propres corps, leurs gestes et leurs paroles ce que signifie s’approprier une œuvre. Au travers de cette aventure, ils ont vécu eux aussi, comme les comédiens de Looking for Hamlet – Héritages, le plaisir de renverser, déranger et bousculer un mythe théâtral.

Un très grand merci au Centre dramatique de la Courneuve qui a accueilli les répétitions 2015, au Centre d’animations des Halles qui nous a ouvert ses portes, aux enseignants du Collège Poquelin pour leur confiance et à l’équipe de Future Noir pour leur investissement et leur générosité.

Le Théâtre de Belleville vous remercie pour cette courte mais si riche aventure !

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