Richard III d’après William Shakespeare : Entretien avec Margaux Eskenazi et Agathe Le Tallandier

Autre temps, autre auteur mais toujours la fougue et l’imperfection des pièces de jeunesse : après Hernani de V.Hugo, Margaux Eskanazi, en collaboration avec Agathe Le Tallandier, s’empare de Richard III de W.Shakespeare. Monstruosité, cauchemars et folie sont les maîtres mots de cette adaptation, la langue et les gestes résonnent à l’unisson au sein de cette royauté décadente… Mais laissons-leur la parole pour en savoir un peu plus sur cette passionnante adaptation.

Rencontre à la Bibliothèque Parmentier le 7 février

En plus d’adapter la pièce, vous avez décidé de la retraduire : c’est un travail titanesque ! Qu’est ce qui a motivé cette démarche ? Margaux Eskenazi : Nous avons dans un premier temps fait un gros travail d’adaptation et suite à ça on s’est dit qu’il nous fallait une langue qui corresponde à notre adaptation et aux comédiens avec qui on allait travailler. Agathe Le Tallandier : Nous étions insatisfaites par les traductions que l’on lisait et on voulait pénétrer la langue de Shakespeare, son essence. Et c’est ça, en fait, la traduction : c’est s’interroger sur chaque mot, sur son sens. Et par ailleurs, pour Margaux, c’était déjà un levier de jeu : quand on traduisait elle commençait à réfléchir à une direction d’acteur. L’énergie des mots, la concision d’une phrase ou d’une injure, etc. : c’était déjà un outil de jeu. Nous voulions vraiment être maitresses de ça, choisir nos mots.   La langue que l’on entend sur le plateau est une langue rude, violente. Est ce que les traductions dont on parlait précédemment étaient trop poétiques pour le Richard III que vous imaginiez ? M : Je ne sais pas si elles étaient trop poétiques mais disons que nous voulions ancrer le texte dans quelque chose de plus quotidien, en prenant les mots au pied de la lettre par exemple. Quand Margaret dit à la Duchesse : « Ce chien funeste c’est ton vagin qui l’a libéré », littéralement c’est vagin dans le texte. A : On a voulu garder ce côté cru mais aussi, et surtout, quotidien : des petites formules, des « haha », des onomatopées tout simplement qui sont parfois présentes dans le texte de Shakespeare mais qui sont rarement traduites. M : Nous n’avons pas voulu l’actualiser à outrance, simplement rendre cette langue plus proche, plus présente à nous.   Puisque qu’on s’intéresse à la langue, attardons-nous un instant sur le personnage Comédien 6 (ndlr : joué par Nelson-Raphael Mandel), ce chœur qui intervient tout au long de la pièce et qui, pour le coup, fait entendre une langue bien particulière. Pourquoi cet ajout ? M : Il y a une part très obscure et très opaque dans les textes de Shakespeare, celle qui laisse la place aux cauchemars, à l’inconscient, aux rêves, aux fantasmes : on voulait l’assumer et la radicaliser. On s’est demandé comment réunir tous ces éléments. On l’a fait au travers d’un comédien. A : On a adapté la pièce sous forme de tableaux et de séquences quasi cinématographiques. On avait envie d’un liant, d’un personnage qui accompagne le spectateur dans l’histoire, c’était très important pour nous ce lien avec le public. Et c’est aussi un souci dramaturgique : c’est lui qui fait des bilans sur ce qui se passe et ce qui va avoir lieu. On assume complétement ce côté fictionnel qu’il apporte : il fait un point sur l’histoire. M : Oui, et c’est aussi lui qui gagne le spectacle à la fin, en reprenant les mots de Richard (ndlr : « Son royaume, son royaume pour un cheval »). Cela nous permet d’aller au-delà de la question de la mort de Richard. Même s’il meurt, il y a toujours une victoire : celle de la parole poétique portée par le comédien 6. : C’est aussi pour cela qu’on a supprimé les cauchemars de Shakespeare à la fin pour lui donner un poème de Michaud comme partition (ndlr : « Animaux fantastiques », Plume (1938)). Une fois que tous les personnages sont morts ou en exil, que reste-il sur le plateau ? Ce dernier espace vivant qui persiste à la fin, ce sont les mots, c’est la langue et c’est pour cela qu’on avait envie de terminer par un poème.  

© Jelena Dana   Et pourquoi ce poème ? A : Au niveau du sens, ça répondait aux cauchemars de Shakespeare, cela faisait écho aux figures animales de la pièce, à la monstruosité qui court tout au long de Richard III. : L’idée, c’est vraiment que le spectacle accouche du poème, qu’il en soit la suite logique.   Durant tout le spectacle, les personnages évoluent au sein d’un bac rempli de graviers noirs. Que représente il ? M : C’est toujours compliqué de répondre à ce genre de question, c’est issu d’une intuition, d’images qui me sont venues. A : C’est à la fois une arène, une scène, un podium, un bac à sable… Tu voulais que les déplacements soient entravés, il y a eu pas mal d’étapes de réflexion. L’idée des graviers, ça permettait de traduire cette notion d’effort. Ils évoquent aussi quelque chose de funèbre, on a l’impression que c’est un sol pour enterrer des cadavres. M : Oui, et on fait le tour de toutes les utilisations possibles, ils deviennent un élément de jeu à part entière. A : Il y a aussi le bruit des graviers qui est très beau au TDB, et qui accompagne le geste. Je suis sûre que dans un endroit différent ça donnera encore quelque chose d’autre. C’est une matière à jouer.   Les costumes sont aussi un élément essentiel de la pièce : les fourrures et les robes longues deviennent, elles aussi, des matières à jouer. Quelle a été votre réflexion à ce sujet ? M : Il nous fallait un lien, créer une cohérence entre tous les personnages, d’un point de vue collectif, créer des groupes. Et la fourrure c’est à la fois quelque chose qui les relie à la royauté mais aussi à la bestialité. Mais comme beaucoup de choses, cette idée des fourrures est issue d’un élément de notre quotidien qui d’un coup a fait sens. Un jour Sarah (ndlr : Sarah Lazaro, la costumière) est arrivée avec un magazine de mode homme avec des fourrures et c’est devenu une évidence. Une fourrure raconte mille histoires : celle d’Hastings qui est très noble, très belle avec de longues trainées noires, très chic ou celle de Buckingham, rouge, très bling-bling racontent des choses très différentes. A : Les costumes c’est un peu comme les graviers. Ils servent à créer une unité dans cet univers un peu clos, un peu dégénéré qu’est le monde de cette royauté illégitime. Ça permet de créer un phénomène de chœur, que ce soit les robes longues ou les fourrures, ça forme des groupes. M : Et puis, ça nous aide à recréer un univers fantasmagorique. C’est compliqué de rendre un texte présent sans l’actualiser excessivement. Comment éviter des robes qui nous raccrochent à notre réel, comment éviter le « jean basket » ? Tout ça ce sont des problématiques de costume qui sont présentes pour moi aujourd’hui.

Durant le montage de Richard III d’après William Shakespeare

À plusieurs reprises, un inquiétant masque de sanglier apparaît sur le plateau. Est ce qu’il a une signification particulière ? : C’est dans le texte déjà tout simplement M : Oui, tout le monde appelle Richard, le sanglier. Dans les armoiries, le symbole de Richard III c’est un sanglier blanc, d’où le fait que ce soit cette image qui ressort en permanence dans le texte. Et évidemment c’est toujours en lien avec le fait de créer un univers cauchemardesque, c’est un outil pour nous permettre de basculer dans la fiction : dès que le masque apparaît il y a un changement de lumière et de son. On amène le spectateur dans autre chose. A : Oui et c’était aussi une manière de faire entendre tous ces rêves, ces cauchemars qui sont comme en sourdine dans le texte de Shakespeare. Il transmet ce danger imminent, qui rôde.   Comment avez-vous envisagé le personnage de Richard ? M : Une question s’est posée au moment de l’adaptation pour le personnage de Richard : on s’est demandé si on allait le faire contrefait, bossu tout ça… Et non, on s’est dit qu’on y croirait pas. Notre idée était de montrer la similitude entre la monstruosité de Richard et la monstruosité de l’acteur, mettre en évidence que c’est une bête de scène et donc c’est un monstre de plateau. À chaque fois qu’il joue des rôles, ce sont des rôles d’acteur : c’est à la fois un amant, un tueur… Et sa difformité, pour nous ne pouvait être donnée comme un acquis, dès le début : elle évolue avec lui. Plus Richard prend le pouvoir, plus il se déforme et devient un monstre. C’est un vrai processus de transformation.   Richard III d’après William Shakespeare se joue au TDB jusqu’au 8 mars !  Plus d’informations 

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