Rencontre avec Thibault Amorfini alias MONSIEUR BELLEVILLE

En cette fin de saison 2013/2014, Thibault Amorfini présente le spectacle Monsieur Belleville au Théâtre de Belleville. Auteur et comédien principal de cette création, il recrée l’atmosphère de cette rue de Belleville si particulière pendant 1h15 d’un spectacle envoutant mêlant vidéo, musique originale et poésie. Dans cette véritable épopée urbaine, Monsieur Belleville se balade au gré des saisons le long de cette fameuse artère parisienne pour nous faire découvrir l’âme du quartier : ses habitants.

Ce projet, imaginé il y a déjà plusieurs années, prend aujourd’hui forme sur le plateau. Nous avons donc demandé à son initiateur comment, de la conception à la réalisation, ce projet a-t-il pris forme ? Quelles sont les revendications derrière ce texte poétique ? De quelle manière la scénographie, basée sur l’utilisation de la vidéo soutient-elle ce propos ?

La naissance d’un projet humain

Ce projet est né de manière très primaire, c’est à dire géographiquement. J’habite Belleville depuis maintenant dix ans, rue Pixérécourt. Donc j’erre dans ce quartier, je le traverse, je l’observe. J’avais envie, à un moment donné, de le raconter. De créer une histoire à travers ce quartier. Que Belleville devienne un fil rouge, voire un personnage à part entière.

J’avais donc cette idée de départ. Mais c’est la structure, le canevas, que je n’avais pas encore trouvé. Je me suis alors dit que tout pouvait démarrer d’une histoire d’amour avec une inconnue. Comment prendrait-on la parole face une personne que l’on ne connait pas et que lui raconterait-on à propos de nous ?

Dans ce point de départ réside l’une des raisons principales de mon envie de raconter Belleville : la rencontre. Des Lilas jusqu’au boulevard de Belleville, on croise plus de trente nationalités, et de multiples communautés, c’est un véritable lieu de mixité. C’est un voyage à l’intérieur même de Paris. Et c’est un voyage qui passe avant tout par les rencontres. D’ailleurs, afin de garder une authenticité, les personnes ayant participé au projet sont principalement résidentes du quartier et en sont donc un reflet artistique.

Enfin, c’est la disparition de certains proches qui a motivée ce projet. Notamment, celle d’Alain Prick à qui j’ai consacré un tableau. Le rôle de Lola est aussi tiré d’une figure emblématique du quartier, une jeune fille qui a été victime de ses rêves.

De la scène à l’écriture

Je suis comédien depuis 15 ans, je ne me considère pas comme un auteur. Au début, je n’imaginais même pas que cela allait être joué sur un plateau de théâtre. J’avais simplement envie de raconter cette histoire.

J’ai donc écrit comme un comédien : je me suis positionné sur le rapport au spectateur. En effet, ce spectacle est construit comme un « faux » seul en scène (nous sommes trois sur le plateau) mais il en contient pourtant certaines contraintes. Notamment le risque de tomber dans une histoire seulement racontée qui ne serait pas du théâtre.

Le travail de l’écriture s’est donc formé autour de l’idée d’intériorité/extériorité du personnage, dans le but que ces paroles se transforment en actes. Comment vit-il et raconte-t-il l’action simultanément ? Le risque était de tomber dans le conte, ce que je voulais éviter à tout prix.
Les vidéos ont alors beaucoup aidé à structurer l’action.

Le regard cinématographique de Brigitte Sy a été précieux et a donné un vrai volume à la pièce, tout en évitant que les comédiens disparaissent. On est conscient que l’image devient très écrasante sur un plateau de théâtre dès qu’elle est en mouvement, dès qu’elle parle. L’acteur s’efface vite. Brigitte a vraiment su équilibrer cet effet.

Le rôle des écrans et de la vidéo

La vidéo et la scénographie ont des effets multiples. Elles permettent à la rue de Belleville d’être à la fois personnage et décor. Il est vrai que ce système « recréer » la réalité sur scène, mais j’espère que l’imaginaire du spectateur n’en est pas réprimé, que cela lui permet plutôt d’aller plus loin. C’est simplement que, toujours dans cette idée de voyage et de rencontre, les images filmées permettent une véritable immersion. Les spectateurs ne connaissant pas le quartier le découvrent dans tous ses états, alors que les riverains apprécient leur environnement sous une nouvelle perspective.

Et puis, le travail de transparence et de superposition d’images vidéos et d’actions sur le plateau me plaisait énormément. A la fin Monsieur Belleville se retrouve dans la vidéo, derrière l’écran. C’est le double coté immersif du médium. Le personnage est à la fois dans la vidéo, acteur, figurant et spectateur de sa propre histoire.

Monsieur Belleville commence dans quelque chose de très concret, très extérieur, puis au final il raconte un rêve et finit par rentrer dans son propre rêve. Nous, le public, on le voit partir, s’échapper.

Une pièce documentaire

Bien que je revendique la valeur documentaire de cette création, le personnage même de Monsieur Belleville n’existe pas. C’est son rapport à l’altérité qui fait ce qu’il est. Même si l’emploi du « je » est présent, il ne parle que très peu de lui. C’est lorsqu’il rencontre le Père Noël qu’on comprend qu’il est fou, lorsqu’il rencontre le pigeon qu’on comprend son rapport aux autres, et c’est sa rencontre avec Lola qui définit son rapport à la sexualité.

A travers lui, le quartier de Belleville devient une métaphore d’un monde où la communication et le numérique sont en train de prendre le pas sur l’humain. Au-delà du politique ou du social, c’est donc la notion d’humain que je revendique par-dessus tout. L’idée qu’on ne choisit pas la personne que l’on va rencontrer, que c’est la vie – à un moment donné – qui va s’en charger.

Et après ?

C’est déjà inespéré que le projet en soit arrivé là. Quand je me revois écrire dans ma chambre, je ne pouvait pas espérer un jour jouer devant un public et le faire rire !

Je suis extrêmement satisfait. Si je devais imaginer aller plus loin, j’aimerais monter la pièce en entier. Car ce spectacle, construit en 4 tableaux, représente environ un quart de la pièce.
Donc pourquoi ne pas monter la seconde partie et ainsi créer un diptyque !

© Pauline Le Goff

Propos recueillis par Laura Poignet le 23/05/2014

 

 

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